À propos

Pour la chanteuse, réalisatrice et arrangeuse de Toronto Emilie-Claire Barlow, récipiendaire d’un prix Juno et d’un Félix, il n’a jamais été question d’un plan B. Elle ne voulait pas d’un autre emploi en attendant, ou d’une porte de sortie au cas où la musique ne serait pas suffisante. « J’ai toujours été une chanteuse », explique-t-elle. « Je savais que c’était ce que j’étais, qui j’étais, et ce que je ferais pour le restant de ma vie. » Si bien, se souvient-elle, qu’elle a appris à lire la musique au même âge qu’elle apprenait à lire les mots. « Ça faisait partie de notre langage », se souvient Barlow. Elle se rappelle encore très bien de ses voyages d’enfance jusqu’aux studios d’enregistrement, accompagnée de ses parents, le batteur Brian Barlow et la chanteuse Judy Tate.

À l’âge de 7 ans, Emilie-Claire a été repêchée pour livrer la réplique d’une enfant dans une  publicité que sa mère enregistrait pour Tide. La voix naturellement juste de la jeune fille lui garantissait dès lors un travail dans les publicités de radio et de télévision. Bien que la voix inaffectée d’Emilie-Claire se soit approfondie et sophistiquée au cours des années, tout comme son phrasé et son ton stupéfiant, la vulnérabilité et la chaleur de son approche sont demeurées intactes. Le mélisme exagéré n’a pas sa place au sein de son œuvre.

Holly Cole fut l’une des premières inspirations d’Emilie-Claire. « Elle a une voix unique », explique t-elle,  « et une chimie indéniable avec ses musiciens. Elle se saisit d’une chanson et trouve un moyen de complètement la ré-imaginer, elle la réinvente complètement. C’est ce que je fais, » poursuit-elle, citant notamment Bobby McFerrin, Tony Bennett, Ella Fitzgerald, Kurt Elling, Sarah Vaughan, Joni Mitchell et le groupe de vocalistes jazz The Singers Unlimited comme autant d’artistes importants qui l’ont inspirée. Cela dit, l’objectif a toujours été de prendre des risques, d’innover, non d’imiter.

« En tant qu’interprète de chant jazz, on se retrouve constamment à chanter les chansons des autres. Alors il y a toujours cette partie de vous qui va s’accrocher au phrasé – par exemple, la façon que Sarah Vaughan avait de chanter – et le mêler à des mélodies de Frank Sinatra, c’est comme ça qu’on apprend. Ça prend beaucoup de temps avant de trouver sa propre voix. »

Emilie-Claire Barlow a fait son secondaire à l’École d’arts d’Etobicoke, où elle s’est d’ailleurs familiarisée avec les comédies musicales. Puis, c’est en rentrant au Humber College de Toronto, en 1995, qu’elle approfondie ses aptitudes en arrangement musical, ainsi que ses connaissances de la théorie. Ces compétences seront d’une importance majeure dans le reste de son œuvre.

À Humber, elle étudie sous la tutelle de l’arrangeur et compositeur Shelly Berger, qu’elle considère encore aujourd’hui comme un ami et un mentor – il participe d’ailleurs à l’orchestration de l’album Clear Day. De nombreux arrangements que Barlow a commencé à créer au collège se retrouve sur son premier album Emilie-Claire Barlow Sings (1998). Digne des classiques du jazz tout comme des grands noms contemporains, l’album met en valeur ses talents pour le scat, comme on peut le remarquer sur sa version de « Billie’s Bounce » de Charlie Parker. Sings ainsi que les deux albums qui lui ont succédé ont été coréalisés par le père d’Emilie-Claire qui a également contribué aux arrangements musicaux de ces albums, en plus d’y figurer en tant que batteur.

Par la suite, la fraicheur et la légèreté de Tribute (2001) a valu à Emilie-Claire sa première nomination aux prix Juno de la catégorie Meilleur album jazz vocal. Ses prouesses vocales sur « Twisted » ont fait de cette chanson un véritable tour de force, tandis que la fougue de « Air Mail Special » a dévoilé son côté plus enjoué. Un medley des numéros d’Antonio Carlos Jobim et « La belle dame sans regret » de Sting illustrent parfaitement la fascination qu’elle a pour les chansons françaises et brésiliennes, un amour qui perdure à ce jour. Déjà, les critiques étaient renversés. Un article paru dans le Hamilton Spectator s’exclamait : « Sa technique dévastatrice lui permet d’enchainer les montées comme un trompettiste, atteignant les notes les plus hautes avec la précision et la clarté de Dizzy Gillespie en une lancée, […] et son swing a la puissance d’une tempête. »

En 2003, l’interprétation énergique du texte de « Stompin’ At the Savoy » a donné son sens au titre de l’album Happy Feet. Celui-ci incluait les percussions incomparables de Zabumba No Mar et complétait une trilogie qui a permis à Emilie-Claire de se démarquer comme une chanteuse jazz à l’avenir brillant.

L’album Like a Lover (2005) a constitué un point tournant de sa carrière, lui permettant de tailler son propre chemin et de tenir un rôle plus important quand aux décisions d’enregistrement. Le groove plus léger aux allures pop de la chanson-titre, ainsi que l’interprétation sensible et introspective du classique jazz « Blame It On My Youth » ont démontré l’assurance grandissante de l’artiste.

Selon Emilie-Claire, c’est l’album de noël Winter Wonderland, paru l’année suivante, qui lui a permis de trouver sa propre voix. Avec des arrangements aussi impressionnants qu’uniques – tel que sa version de « Sleigh Ride » au style de samba vigoureux – elle a su démontrer qu’une approche jazz se prêtait à merveille aux chants de Noël. C’était également la première fois qu’elle écrivait des arrangements pour cordes, et elle a continué de développer ce répertoire avec The Very Thought of You (2007). Ses aptitudes pour l’écriture musicale sont très bien représentées sur cet album, notamment avec l’introduction renversante de la pièce « Les yeux ouverts », adaptation française de « Dream a Little Dream of Me ».

« O Pato », très léger, figure également sur l’album et demeure une pièce favorite des fans ainsi qu’un incontournable de ses spectacles, tandis que l’audace de « Surrey With the Fringe On Top », aux allures de blues, rappelle sa facilité à surprendre avec des arrangements et des interprétations qui sortent des chantiers battus. Ce disque, qui compte parmi les favoris d’Emilie-Claire, lui a d’ailleurs valu une seconde nomination aux prix Juno.

Elle s’est par la suite retrouvée pour la troisième fois en nomination pour un prix Juno avec Haven’t We Met? (2009), un an après avoir reçu le prix pour la chanteuse de l’année aux National Jazz Awards. De cet album, on retient notamment une version bouleversante de « You Must Believe In Spring », arrangée pour voix et cordes, et la contagieuse chanson-titre.

The Beat Goes On (2010) monte au sommet du palmarès jazz d’iTunes et marque le premier d’une série d’albums illustrant le besoin qu’elle a d’emprunter des chemins innovateurs. Reculant de quelques décennies dans son recueil de chansons populaires, elle a trouvé un angle très particulier sous lequel revisiter des classiques des années 1960 rendus célèbres par des géants comme Bob Dylan, Stevie Wonder, Nancy Sinatra et Donovan. La chanson-titre, un succès de Sonny et Cher, a été fusionnée avec « Soul Bossa Nova » de Quincy Jones dans un des élans de fantaisie de l’album. La reprise qu’a faite Emilie-Claire de « Breaking Up Is Hard To Do » a même reçu des remerciements de la part du compositeur de la chanson original, Neil Sedaka, qui s’est dit en être fan.

Un peu plus tard, elle reçoit enfin son prix Juno, en plus d’un Félix au gala de l’ADISQ, pour son tout premier album francophone intitulé Seule ce soir (2012) sur lequel elle a choisi de réenregistrer certaines chansons francophones de son répertoire en plus d’y ajouter six nouvelles pièces, incluant une réinterprétation minimaliste du succès country de 1964 « Quand le Soleil dit bonjour aux montagnes ».  Ce triomphe a été suivi de Live in Tokyo en 2014, un superbe survol de sa carrière enregistré au Cotton Club de Tokyo.

En dehors de sa carrière musicale, Emilie-Claire Barlow n’a jamais cessé de garder ses cordes vocales éveillées en prêtant sa voix à des personnages de séries d’animation telles Peg + Cat, gagnante d’un prix Emmy, et la comédie pour adulte Fugget About It. Elle a également participé aux émissions Total Drama, 6teen et Almost Naked Animals. « C’est un complément extraordinaire à une carrière de chant », explique-t-elle. « Je suis en mesure d’utiliser ma voix de toutes sortes de façons et de la garder en forme, ce que je fais constamment. C’est comme un muscle que l’on réchauffe sans arrêt. C’est en grande parti ce qui me permet d’explorer autant de facettes différentes de ma voix. »

« On me demande souvent quand je vais écrire mes propres chansons », a raconté Emilie-Claire durant une entrevue en 2012. « Peut-être un jour, peut-être jamais. C’est un art complètement différent. Je suis fascinée par ce talent, mais j’ai également plusieurs d’idées pour du répertoire et des arrangements. C’est mon processus créatif. C’est comme ça que je vais chercher mon inspiration, que je m’exprime : j’écris des arrangements pour cuivres et cordes. Ça, pour moi, c’est une partie extrêmement importante de mon processus et je ne veux pas la laisser tomber. »

En effet, rien n’illustre mieux ce flair que l’aventure musicale 2015 d’Emilie-Claire Barlow, l’arrangement audacieux et les choix imaginatifs de chansons de son album Clear Day. Pavant la voie pour une nouvelle étape de sa carrière, l’album débute avec son expérience sur un brise-glace, il y a quatre ans. Ayant accepté une invitation à bord du CCGS Amundsen en tant que passagère pour la traversée du passage du Nord-Ouest vers Resolute au Nunavut, elle en a profité pour faire le point sur sa vie et faire des choix d’avenir, notamment celui de quitter son mariage. Au fur et à mesure que ses révélations personnelles se sont métamorphosées en résolutions, le projet ambitieux de Clear Day a pris forme. Des chansons de toutes époques et tous genres ont été choisies avec soin, chacune semblant raconter un fragment chronologique de son voyage émotif. Peu à peu, l’album a pris la forme d’un concept narratif, une idée presque révolutionnaire à une époque où ce sont les pistes individuelles en écoute qui dominent le marché.

Brad Mehldau, Paul Simon, David Bowie et Queen; Coldplay, Pat Metheny et Joni Mitchell; une sélection aussi vaste que variée d’artistes dont l’œuvre a servi de fondation au projet, sans pour autant être imités. En fait, depuis déjà six mois, Emilie-Claire ainsi que son collaborateur et conjoint Steve Webster profite de chaque petit moment de temps libre pour confectionner des orchestrations et des arrangements originaux et inusités. Des paroles ont été écrites pour des pièces qui étaient uniquement instrumentale au départ.

Quelques-uns des arrangements de l’album dataient d’un concert donné avec l’Orchestre symphonique du Québec en octobre 2014, un évènement qui avait amené Barlow et Webster à réfléchir à l’idée d’écrire pour un orchestre et d’enregistrer avec celui-ci. John Metcalfe, dont le travail sur l’album Scratch My Back de Peter Gabriel a grandement impressionné le couple, a accepté d’écrire l’orchestration pour deux des chansons du nouveau disque, dont la majorité des pistes inclut également les 70 musiciens du primé Metropole Orkest.

L’enregistrement du projet même brise avec la tradition : des arrangements écrits au Mexique à l’enregistrement de l’orchestre à Amsterdam, en passant par les musiciens d’Emilie-Claire enregistrant leur partitions à Toronto et certaines versions finales des voix enregistrées devant un auditoire sélect à Montréal, il s’agit bel et bien d’un projet d’envergure internationale.

Clear Day, co-réalisé par Emilie-Claire Barlow et Steve Webster, (laissé Oct 23, 2015). « Avec cet album », confie Emilie-Claire, « je tente d’atteindre quelque chose d’encore plus grand, de plus difficile et de plus personnel. »

Son 12ème Lumières d’hiver marque une nouvelle étape dans l’évolution musicale d’Emilie-Claire Barlow. Lumières d’hiver comprend pour la première fois trois compositions originales d’Emilie-Claire et Steve Webster (Lumières d’hiver, Janvier et Le dernier Noël) en plus d’un original mélange de chansons hivernales et de chansons de Noël.

Des immortelles River, I’ll Be Home for Christmas et Noël Blanc
en passant par As-tu vu le Père Noël? (de Renée Martel) avec la participation de Mitsou Gelinas et Marie–Noël (Claude Gauthier) et des surprises – la version française de la chanson Hey Santa (des sœurs Carnie & Wendy Wilson) avec Ingrid St-Pierre en plus d’une étonnante relecture de la pièce Combien de Noël de Tricot Machine!

Avec Lumières d’hiver, Emilie-Claire Barlow rend hommage aux hivers québécois et aux gens qui les rendent si merveilleux!

– Bernard Perusse